Depuis que cet article a été écrit, à la mi-novembre 2006, le mouvement a souffert davantage de répression violente, en particulier le 25 novembre et pendant la semaine qui a suivi. L'appel des Zapatistes à une grève le 20 novembre apparemment a été largement ignoré, vu que les principales sources d'information sympathisantes du mouvement n’en ont fait aucun rapport. Comme on l’a indiqué dans l’introduction, l'APPO a publié, à peu près au même moment où cet article était écrit, un appel au peuple "pour forger une nouvelle constitution pour Oaxaca", avant de “ se dissoudre ” elle-même comme APPO pour se reformer en tant que Conseil d'Etat de l'Assemblée populaire des Peuples de Oaxaca (CEAPPO). Le CEAPPO veut inclure “ des négociants, des étudiants, des conducteurs d’autobus et de taxis, des syndicats, des femmes, des organisations non gouvernementales, des partis politiques et des groupes sociaux ”, aussi bien que les professeurs dont la grève a lancé le mouvement. Après avoir été chassés de force du Zócalo de la ville de Oaxaca, l'APPO (ou CEAPPO) a déplacé son campement à la place de la cathédrale de Santo Domingo, et a aussi continué l’occupation de parties de l'université. Après la répression du 25 novembre, ces espaces ont été abandonnés, et le CEAPPO est apparemment passé à la clandestinité. Depuis le début de la nouvelle année, il semble que le CEAPPO s'est développé de plus en plus dans les régions rurales de Oaxaca, avec la création par un certain nombre de communautés indigènes de nouvelles "municipalités autonomes" en opposition aux autorités municipales critiquées et "désavouées" attachées au régime de Ruiz. Avec le CEAPPO contraint de passer à la clandestinité dans la ville de Oaxaca, et avec le recul de la lutte, nous devons supposer qu’elle régresse aussi. En même temps, des coalitions des groupes sympathisants du CEAPPO ont formé leurs propres assemblées populaires des peuples dans divers autres états au Mexique, particulièrement dans le département fédéral du Mexique, qui inclut Mexico. La lutte continue, néanmoins, avec une neuvième mégamarche de 30.000 personnes le 3 février 2007. Et les professeurs ? Avec un certain nombre d’entre eux qui ont eu leur tête mise à prix, approximativement 30% d'entre eux se cachant des paramilitaires de Ruiz, alors que les autres ont repris les classes en novembre. Cependant, ils ont tenu une assemblée d’état de leur syndicat, dénonçant et désavouant leur chef Rueda Pacheco, et ses tentatives de séparer la section de Oaxaca de l'APPO et du reste du syndicat. Le 2 février, ils ont publié un rapport public proclamant la continuation de leur soutien à l'APPO, pour la lutte contre Ruiz et son régime, aussi bien que contre les politiques néo-libérales, les privatisations, les réductions des dépenses sociales, et la concentration de la richesse chez une minorité. Ils affirment : "Nous défendons l'économie populaire et le bien-être économique de tous les Mexicains." Ces positions reflètent bien l'APPO en général. Les élections législatives d'état ont lieu en août, alors que les élections des maires dans les municipalités dans tout Oaxaca ont lieu en octobre de cette année. L'APPO proclame qu'elle "se réserve le droit de soutenir des candidats dans la campagne unie anti-PRI, sans devenir elle-même un parti politique." Il reste à voir, cependant, si l'APPO pourra résister à la tendance à s'aligner avec le PRD dans son combat contre le PRI et le PAN.
L'article ci-dessus par Kellen Kass offre une analyse claire et incontestable de la lutte et de l'APPO. Que l'APPO ne partage pas des buts communs avec les anarchistes, vu que les buts de ces derniers incluent l'élimination de l'Etat et du capitalisme, s'applique également pour les communistes. En même temps, il y a des anarchistes qui semblent partager des buts communs avec l’APPO, qui semblent la voir comme force libératrice plutôt que de récupération. Alors qu'il y a des tendances anarchistes anti-capitalistes telles que celles Kellen, il y en a également d'autres qui, quand de telles luttes populaires surgissent, appuient les fronts populaires nationalistes, étatistes, pro-capitalistes tels que l'APPO ou le Front Populaire en Espagne dans les années 30.
Il y a quelques points et quelques omissions dans l’article de Kellen qui reflètent également les faiblesses de la perspective anarchiste. Par exemple, il y a un manque d'analyse de classe de l'APPO et de la lutte en général. Dans la mesure où l'APPO est une forme d’auto-organisation de gens investis dans la lutte, et dans la mesure où elle assume l'assemblée générale et le conseil comme formes d’organisation utilisées par les travailleurs dans des luttes autonomes de masse depuis 1905 en Russie, elle doit être soutenue. Cependant, l'APPO n'est pas organisée principalement sur la base du voisinage/territoire ou du lieu de travail. En plus des ouvriers, l'APPO contient des paysans dépossédés, des négociants, des petits producteurs, et d'autres. Ainsi l'APPO n'est pas une organisation de la classe ouvrière, et ainsi son contenu politique, ses buts, ne seront pas ceux de la classe ouvrière non plus. Sa lutte est une lutte populaire 'contre un régime et un établissement politique corrompus et une distribution extrêmement injuste de la richesse. En tant que telle, elle ne peut qu’être nationaliste, étatiste, et pro-capitaliste. Le fait qu’elle se base sur des organisations préexistantes non gouvernementales, semi-politiques et même des organisations sociales politiquement activistes, et des sections syndicales, ne peut qu’entraîner que la classe ouvrière soit enterrée sous ces avant-gardes, et que la lutte va tendre à être ‘populaire’ et donc sur le terrain du capital plutôt que sur celui de la classe ouvrière. Ce genre de lutte atteint logiquement un point, comme c’est le cas dans Oaxaca actuellement, où les enjeux sont posés et il n'y a aucune manière d’aller de l’avant sans l’intervention de la lutte de la classe ouvrière secouant l'économie à sa base et démontrant qui possède vraiment la force dans la situation. Cependant, ce type de luttes populaires tend à empêcher l'affirmation de la puissance de la classe ouvrière plutôt qu’à la stimuler, puisqu'elle doit viser ce qui est commun à toutes les différentes classes et couches sociales impliquées, qui sont dans ce cas-ci tout le monde hormis les petites élites politiques et économiques de Oaxaca. En fait, l'APPO s'identifie de plus en plus sur une base ethnique (indigènes, Zapotecs, Mixotecs, Triquis) plutôt que sur une base socio-économique (dépossédés ou exploités)..
Alors que la promotion que fait l'article de l'action violente contre un chef de l'APPO et contre un flic individuel peut être écartée comme ‘macho anarchiste’ (ou du moins ultra-activiste), les appels à des formes de solidarité activiste à la fin de l'article reflètent plus les faiblesses des perspectives anarchistes. Les protestations devant les consulats et les ambassades mexicains ne vont pas affecter la puissance de la classe régnante où que ce soit et, le cas échéant, elles seront inévitablement organisées par les gauchistes qui soutiennent le programme de l'APPO. Au mieux, elles attirent un peu l'attention sur la situation dans Oaxaca. Les tentatives d'arrêter les entreprises qui ont des liens avec le Mexique ou d'installer des blocages dans les villes en dehors de Oaxaca n'auront aucun effet à moins qu'elles ne soiten faites par très un grand nombre de personnes et, dans le cas des entreprises, elles devraient être faites par ou en liaison avec les ouvriers employés sur place. En tout cas, il faudrait d’abord organiser des réunions de masse pour impliquer tous ceux qui entreprendraient une telle activité. Mais, étant plus réalistes, concernant le potentiel de solidarité active avec les insurgés de Oaxaca, nous voyons le rôle des pro-révolutionnaires (communistes ou anarchistes) comme étant de diffuser de l'information valable et une analyse claire de la situation. C’est ce qui pourra aider les ouvriers et les dépossédés en dehors de Oaxaca à se lever à leur tour dans une lutte auto-organisée contre leur propre exploitation et oppression, mais avec le but de la relier avec d'autres dans le monde entier, dans une lutte commune contre le capital global et tout Etat qui le défend.
E.R.
Février 2007
Un exemple de récupération : la rébellion dans Oaxaca et l'APPO
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